Soigner et gouverner

Séminaire des 8, 9 et 10 Octobre 2010 au Château de Jau

Présenté et animé par Pierangelo Di Vittorio

 

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Les lignes de tension qui agitent le présent, peuvent être ramenées à deux axes principaux : la bio-politiqueet le néolibéralisme. Ces deux termes, en s’articulant entre eux, dessinent les coordonnées générales des relations de pouvoir et des technologies de subjectivation à l’époque actuelle. Plus spécifiquement, les principaux enjeux éthiques (et/ou psychique) et politiques se coagulent aujourd’hui autour du problème de la gestion des hommes en tant que vivants. En d’autres termes, on a affaire à un processus, à la fois massif et subtil, de « mise en forme gestionnaire » de la vie. D’un côté, on assiste à une managérialisation de l’âme, ne se référant pas simplement aux soi-disant « managers de l’âme », au phénomène du coachingen entreprise, etc., mais aussi au fait que l’âme elle-même est de plus en plus rabattue sur une rationalité gestionnaire : elle ne serait que l’intériorisation d’une fonction d’expertise, grâce à laquelle le continuum de la vie quotidienne serait brisé, et l’individu pourrait en permanence opérer la sélection de ses prestations (celles qui sont « dignes de vivre » et celles qu’il faut par contre « éliminer »). De ce point de vue, la subjectivation et le racisme se recoupent, car paradoxalement, on se subjective toujours en bon raciste, le « soi » étant à la fois la première cible et le premier champ d’exercice de cette machine à discriminer. De l’autre côté, on assiste aujourd’hui à une managérialisation de la démocratie, en ce sens que la vie collective et le jeu politique sont de plus en plus enfermés dans un impératif gestionnaire : il faut tout gérer, coûte que coûte, en dérogeant si nécessaire aux règles de la démocratie et aux garanties de la loi. À ce propos, il suffit de penser au surpouvoir acquis par la Protection civile en Italie (équivalent de la Sécurité civile en France), exemple concret d’une « gestion d’exception » qui, bien au-delà de la prise en charge des catastrophes, est devenue la règle pour gérer sans solution de continuité un éventail très large et hétérogène de situations.



 

 

En suivant le fil qui noue la bio-politique et le néolibéralisme, on voit donc se dessiner une dérive fasciste au cœur même des sociétés démocratiques et libérales, de même que l’on voit apparaître un repli raciste dans l’âme des individus qui les composent. Face à cette situation, nous sommes mis en cause autant sur le plan clinique que sur le plan politique. Pour dégager des possibilités de résistance voire d’alternative, il faut commencer par interroger l’histoire, notamment celle de la psychiatrie/santé mentale qui, suivant les travaux de Michel Foucault et de Robert Castel, demeure un observatoire critique privilégié pour déchiffrer les métamorphoses des sociétés dites de sécurité ou de normalisation. En ce sens, nous allons essayer d’ébaucher une généalogie de la Communauté Thérapeutique, considérée comme un tournant décisif dans l’art libéral de gouvernement des hommes. De même que la stratégie « panoptique » a dépassé largement le cadre de l’institution pénal, la stratégie de la communauté thérapeutique a, pour ainsi dire, colonisé d’autres domaines et on la retrouve aujourd’hui plus ou moins cachée dans les replis les plus éloignés de l’espace social. Mais entamer une généalogie de la communauté thérapeutique comme rationalité politique générale des sociétés contemporaines, revient à faire un pas en arrière, en direction des débuts de la psychiatrie moderne. En effet, si l’on regarde de plus près, l’aliénisme apparaît comme l’une des figures inaugurales de l’art libéral de gouvernement des hommes au sens moderne, c’est-à-dire politique et non pas religieux, du terme. L’aliénisme n’est rien d’autre qu’un management médico-politiquedes hommes – les malades mentaux internés dans les établissements pour aliénés – dont le succès est fondé sur la volonté affichée de ces médecins de concilier leur vocation thérapeutique avec leur fonction bio-politique (ou bio-sécuritaire) de protection de la société contre les dangers de la folie. Cette ambivalence, prescrivant de gérer médicalement un problème d’ordre social, installe au cœur de la psychiatrie une tension déchirante et inépuisable qui sera à la base soit des crises soit des transformations marquant son histoire jusqu’à la naissance de la santé mentale.

 

 

À l’intérieur de cette histoire, la communauté thérapeutique se présente comme la forme la plus achevée de « réforme » de la tradition aliéniste (comparable à la reforme moderne du système pénal prônée par l’humanisme des Lumières) ; une réforme qui, loin de dissoudre simplement cette tradition, lui permet au contraire de rester fidèle à sa mission primordiale et de survivre infiniment à son propre effacement. Au fond de la logique de la communauté thérapeutique, il y a en effet la découverte qu’il il est possible de gérer de manière plus rationnelle et efficace les hommes en investissant sur leurs libres motivations plutôt que de recourir à l’autoritarisme et à la discipline. Cette découverte – remontant aux expériences mises en place pendant la deuxième guerre mondiale par des psychiatres du Royaume Uni (Bion, Rickman, Main, Jones) pour la « réadaptation » de soldats atteints de névrose et d’ex-prisonniers de guerre – a dégagé un certain potentiel de rationalité politique qui a pu être par la suite utilisée dans d’autre domaine, notamment dans l’organisation de l’entreprise. Désormais tout le monde sait que pour faire marcher la machine capitaliste il faut des hommes en bonne santé, aussi et surtout en bonne « santé mentale », et que la mission primordiale du management consiste à motiver ces hommes afin qu’ils se portent bien et qu’ils soient de plus en plus performants. C’est précisément la même ambivalence de l’aliénisme – soigner et gouverner– et on voit bien comment l’illusion de réaliser la quadrature du cercle puisse tourner vite en catastrophe. À travers l’analyse des quelques films (Le reptilede Joseph Mankiewicz, Le Pont de la rivière Kwaï de David Lean, La Vaguede Dennis Gansel) et des certains romans de James G. Ballard (Cocaine Nights, Super-Cannes, Que notre règne arrive), nous allons arpenter ce vaste territoire où règne la logique de la communauté thérapeutique, jusqu’à percer ses zones d’ombre les plus secrètes et ténébreuses. C’est un travail indispensable, si l’on veut essayer de comprendre les dérives racistes et fascistes du monde contemporaine, et commencer à répondre à cette question fondamentale : pourquoi sommes nous devenus si obéissants, si disponibles à être gérés, gouvernés et dirigés ?

 



Pierangelo Di Vittorio est philosophe,docteur en histoire de la philosophie de l’Université de Lecce et docteur en philosophie de l’Université Marc Bloch de Strasbourg.

Il a de nombreuses publications à son actif, dont Foucault e Basaglia, L’incontro tra genealogie e movimenti di base (Verona, ombre corte, 1999) et, avec Mario Colucci, Franco Basaglia, Portrait d’un psychiatre intempestif(Ramonville Saint-Agne, érès, 2005). Il a été parmi les éditeurs des volumes collectifs Globalizzazione e diritti futuri (Rome, manifestolibri, 2004) et Lexique de biopolitique, Les pouvoirs sur la vie(Ramonville Saint-Agne, érès, 2009). Il est membre du comité de rédaction de la revue canadienne de philosophie continentale « Symposium », il collabore à « La Quinzaine littéraire » et il fait partie du collectif « Action30 » dont l’activité dans les domaines de la recherche philosophique et artistique vise en particulier la question des « nouvelles » formes de racisme et de fascisme. Avec d’autres chercheurs de ce collectif, il a publié notamment L’uniforme et l’âme, Enquête sur l’ancien et le nouveau fascisme, Lectures de : Bataille, Littell et Theweleit, Jackson, Pasolini, Foucault, Deleuze et Guattari, Agamben, Eco, Ballard (Bari, Éditions Action30, 2009).